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Le mot de la Présidente

Pour une rentrée épicurienne

 

La Corse est une île gréco-romaine. L’appellation « Kallysté » palpite toujours dans notre mémoire collective. En ces temps de catastrophe institutionnelle, le pessimisme anthropologique doit se concilier avec l’optimisme naturaliste de l’épicurisme. N’oublions que nous devons à la Grèce Socrate, Platon, Aristote, Epicure, la liberté de pensée et de parole, l’Académie, le Lycée, le Portique, le Jardin, tous ces lieux mythiques où l’on apprenait à connaître, à soigner, à aimer. Tout cela pour parvenir à une plénitude obtenue sans saccades ni cavalcades, ni hyper-vitesse, sans boulimie ni agitation insensée.

L’épicurisme permet de mener une existence non pas imposée mais composée, chacun vivant à son rythme, construisant sa distance avec le dehors, loin des « cadences cassantes ».

Les contraintes rythmiques de notre société sont intenses et nous ne devons pas oublier de faire les gestes qui nous en délivrent, ne serait-ce que passagèrement. Vivre ensemble est ainsi une question de rythme : chacun a son allure différente, voire contradictoire avec celle des autres, avec des montages spécifiques, entre socialité et solitude.

L’Université est plurielle, dans la mesure où elle doit penser à la fois la diversité des acteurs et leurs relations conflictuelles : vivre ensemble avec le dissensus ; ce que Jacques Rancière appelle « le partage du sensible ». Avec le biopouvoir, la biopolitique, le pouvoir essentiel concerne la vie elle-même : la question politique est une question ontologique. Elle crée un nouvel individu social, une nouvelle « nature humaine ». La production du savoir est un véritable travail politique.

L’universitaire n’est pas seulement rythmé, comme tout individu socialisé, il est rythmique en son milieu; sa communauté est rythmique par un montage de rythmes individuels. Le rythme n’est pas seulement une maîtrise du temps, il est surtout une configuration de l’espace, à l’aide de formes passagères, de plis, de gestes fluides pour combattre la loi du nombre et les cadences imposées. Mais le rythme est toujours incertain, à refaire sans cesse, à travers ses discordances, ses déphasages, ses « polèmos », ses déséquilibres. D’autant plus que les formes universitaires, qui ont un rapport négatif au pouvoir, fonctionnent dans un milieu intermittent et mobile, sans hiérarchie, et avec des dispositifs contradictoires et pluriels. L’Université est un « milieu », un état de la société, où l’histoire, l’éthique, sont une manière d’être au-delà de la manière de dire. Une université, au plein sens du terme, est une forme à laquelle tenir et se tenir, où on a abandonné au système marchand le pouvoir de dire un certain style : celui des places, des positions, des écarts, des appartenances, des codes. L’Université est le lieu où se produit, non pas un processus de valeur économique, mais un processus de subjectivité.

La science sans la culture, c’est la barbarie, la culture sans la science c’est l’immobilisme. Pour que la science ne se réduise pas à la technique, il faut y associer la culture. La science n’existe jamais seule ; la « praxis » se développe dans la vie sous la forme d’une expérience individuelle et singulière. C’est à travers le savoir universitaire que la science peut continuer à entretenir des rapports avec la vie. Ce que défend l’Université, c’est que le monde n’est pas pur objet, mais actes, actes des sujets, des corps. L’accélération insensée que nous impose la production économique ininterrompue, ne doit pas freiner le postulat que la science objective doive régler l’action en tenant compte du savoir de la vie, qui est culture. Grâce à l’Université, la technique peut se renverser en valeur d’usage, enracinée dans une ontologie de la vie.

L’Université est l’espace public (le seul ?) où émergent, en contradiction et en complémentarité, science et culture, à travers leurs lignes de fuite, pour se métisser. La culture du savoir, c’est la solidarité, le partage, la transmission, la conversion, l’accroissement continu. Dans l’Université la vie est présente, elle est l’incontournable : l’Université produit avec le savoir, à travers sa culture, l’auto-développement de la vie. L’Université a pour tâche aujourd’hui de réinsérer le savoir scientifique abstrait dans la vie. Ainsi l’Université participera à l’événement créateur, inaugurant une nouvelle temporalité créative, constitutif d’un acte de désir politique. Malgré tout.

 

Francine Demichel

 

Page mise à jour le 07/09/2020 par GALLET ANTEA