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Le mot de la Présidente

INCONDITIONNELLE

L’université raconte l’univers, l’universalité, l’universalisme. C’est pourquoi elle est inconditionnelle. Elle ne supporte aucune condition. Elle est sans condition.

Sans condition d’accès.

Le libre accès diversifié est la manière la plus intelligente de développer la mixité sociale. Etablir des pré-requis pour l’entrée à l’université, c’est présupposer une non adaptabilité de l’intelligence: ce déterminisme intellectuel est contredit par les progrès scientifiques sur le fonctionnement du cerveau .Le baccalauréat est une des entrées à l’université, il ne doit pas être un barrage. A quoi rime la sélection à l’entrée à l’université?

De quoi est-elle le nom? Personne n’est étudiant par essence en quelque sorte, avant même d’entrer à l’université.

L’université doit rester le lieu de la seconde chance, et même au-delà le lieu de toutes les chances. C’est l’université qui fait l’étudiant; on devient étudiant à l’université et cet apprentissage, cette affiliation se font progressivement; personne ne peut savoir à l’avance qui est doué pour telle ou telle discipline, pour tel ou tel savoir.

On devient étudiant en apprenant et non avant même d’être entré à l’université; il n’y a pas d’essence d’étudiant mais un devenir étudiant évolutif et mutant.

C’est pourquoi l’université doit être ouverte à tous ceux et celles qui veulent apprendre à comprendre le monde.

Chacun fera sa propre sélection, et il est mille voies pour accéder à la connaissance : en l’occurrence, tous les chemins mènent à Rome. L’université a pour principale fonction d’être un asile intellectuel, accueillant tous les postulants, les jeunes néo-bacheliers, les adultes soucieux de reconversion ou tout simplement curieux, les non bacheliers, les prisonniers, les clandestins, les migrants, les sans papiers… non seulement ceux qui sont socialement au centre du système mais aussi tous les marginaux.

Nul passeport ne doit être exigé pour apprendre.

Tout individu qui veut apprendre doit avoir accès l’université. Sans droit au savoir, un droit inconditionnel, il n’est pas d’université.

Sans condition de frontières.

La science n’a pas de frontières, ni territoriales, ni linguistiques, ni nationales. Elle doit être sans barrières, universelle, au service de toute l’humanité. Elle ne peut être entravée dans sa diffusion, ni par des conditions de rentabilité ni par des obstacles de nature géo-politique. La production scientifique doit être déterritorialisée et le lieu de cette déterritorialisation n’est ni l’Etat ni le marché, il ne peut être que l’université.

Sans condition de rentabilité, car l’université a un coût certes, mais elle n’a pas de prix. C’est un investissement collectif avant d’être un cout financier. L’université est la seule institution d'utilité publique qui fasse le lien entre la société civile et l’Etat, les pouvoirs publics. Parce qu’elle n’est ni une institution régalienne ni une institution marchande, elle est un espace de mixité, de conversion, de nomadisme, de transhumance.

Elle est la seule institution d’hospitalité et de solidarité inconditionnelles. Elle vit sans condition de frontière, de territoire, d’exclusion, de séparation, de refoulement. Si le pouvoir est une porte, la connaissance est une serrure, pour reprendre l’image des cartes de jeu dessinées par les surréalistes, lors de leur repli sur Marseille pendant la guerre.

Sans condition de frontière ni linguistique, ni territoriale, ni nationale, l’université est partout, dans tous les dehors, là où se crée la science, où s’organise la connaissance, là où un évènement se donne à penser

Sans condition de langue : Intraduisible, telle est la langue universitaire. La création, quel que soit son domaine, est nécessairement cosmopolite. Le local y rejoint l’universel. L’université de corse conservera et développera d’autant mieux son identité qu’elle sera hospitalière au nomadisme du monde.

Sans condition d’ordre.

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place; la tyrannie introduite par ce proverbe de pouvoir est contraire à l’imaginaire de la recherche. C’est parce qu’ils ne restent pas à leur «place» que les chercheurs font des découvertes, qui naissent dans les chemins de traverse, les routes buissonnières, loin des routines et des habitudes.

L’ordre paralyse l’initiative, stérilise l’imaginaire, gêne la fécondité de la pensée. Le créateur, l’inventeur, le chercheur éprouvent leur liberté et leur vérité dans le désordre. Il y a une harmonie certaine qui jaillit du désordre, qui ressuscite les choses qu’on croyait perdues.

Une université ne se caporalise pas; elle n’est ni l’armée ni la police qui fonctionnent au Même, alors qu’elle est, elle, toujours en quête de l’Autre.

L’université est vivante si elle est sans condition d’obéissance. Elle a pour fonction d’aménager un espace public de discussion, de controverse, de débat, de critique théorique; tout cela exige de la désobéissance, de la contestation. L’université témoigne publiquement du travail théorique de déconstruction du savoir, du langage de la vérité. L’immunité de l’université est absolue, son espace inviolable, ses enseignants inamovibles, sa liberté inconditionnelle, pour ses oeuvres produites, pour sa pratique théorique.

On a coutume de diviser le monde en trois secteurs de pouvoir: le monde de la guerre, celui de la prière, et celui du travail.

L’université ouvre sur un quatrième monde, celui du savoir. Pour cela, elle doit se dresser contre les pouvoirs, l’appropriation du savoir par les puissances de la politique ou de l’argent. Le savoir n’a que faire de l’ordre qui engendre l’avarice et la parcimonie.

Certes l’ordre est séduisant, car il rassure, il attire par sa reproductibilité. Mais il est souvent la tyrannie du vide, de l’intransigeance, de l’intolérance. Il est le produit d’un égoïsme individuel ou de groupe, il ne répond à aucune esthétique, il soumet les objets et les comportements aux tenants du pouvoir et à des formes contraintes de domination.

C’est pourquoi il est essentiel que l’université brouille les rapports de pouvoir, dans leur articulation hiérarchique prévisible entre la verticalité et l’horizontalité. Dans l’université, ce qui doit compter avant tout ce sont les lignes de fuite. La volonté de tout ordre d’immobiliser choses et gens traduit un égoïsme, une étroitesse d’esprit, un autoritarisme rampant.

La pensée, elle circule librement, échappe à tout automatisme et à toute stérilisation; elle exige don, gratuité, gaspillage, générosité, goût du risque, embarquement pour l’aventure, fougue et imprévoyance, spontanéité et prodigalité. L’auto détermination et la collégialité, principes fondamentaux de l’université permettent ainsi une gouvernance sans condition d’ordre.

«Mais une diversité, avec séjours et passages. Il y a des langues – des cultures, des visions du monde - et des gens qui les parlent, des textes, et l’on passe en traduisant, d’une langue à l’autre. C’est évidemment sur la diversité qu’il faut miser et sur le savoir-faire avec les différences. Faire de la frontière un «entre», un titre au séjour. Les langues, pas plus que les troupeaux, ne s’arrêtent aux frontières; elles migrent, laissent des traces les unes dans les autres, se transforment et demeurent singulières. Elles s’apprennent et se traduisent.» Barbara Cassin, Eloge de la traduction.

Bonne rentrée à tous. Belles cueillettes. Ch’elli v’arrechi quest’anni tanti frutti è tanti delizii novi !

Francine Demichel,

Présidente de la Fondation de l’UCPP

Page mise à jour le 11/09/2017 par ANTEA GALLET